"N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi" Cioran
vers la fin d’une Europe a l’aveugle ?
Sarkozy vient de proposer la création d’un comité de 10-12 sages sommés de « réfléchir à l’avenir de l’Europe en 2020 ». Un évènement que tous les médias ont mis sur le compte d’un caprice du président en contrepartie de son accord crispé pour l’ouverture de deux chapitres de la négociation de l’adhésion turque à l’UE.
Qui croire ? Les médias ont depuis longtemps remisé l’actualité de l’UE à une lecture nationale et politicienne qui fausse complètement la vision que l’opinion publique a de l’Europe et le tire vers les basse-fosses du jeu politique des partis à vision courte… Pourquoi, dans ce cas-là, continuer à s’étonner que l’opinion publique n’ait pas de culture européenne, n’en saisisse pas les enjeux, et vote des constitutions selon une grille de lecture biaisée que ses politiques lui mettent cyniquement en œillères (le fameux décryptage souverainiste et/ou antilibéral) ? Je suis ici le premier concerné, puisque j’ai voté non à un référendum dont les défenseurs s’étaient faits méprisants et les opposants menteurs…
Or, que manque-t-il à l’Europe ? Une vision. Et que manque-t-il aux européens (français en particulier) ? L’information et la parole. Le référendum pour le traité constitutionnel n’ayant pas été reconduit, la parole a été confisquée par le président histoire de jouer la sécurité de l’Europe contre l’inconscience du peuple. L’information, elle, ne parviendra dans les salons que quand on invitera des députés européens non éligibles nationalement et non trempés dans le jeu mesquin des influences sur les plateaux télés pour nous parler de ce qu’ils vivent au jour le jour dans leur exil bruxellois. Pourquoi, par exemple, tendre le micro à Pierre Moscovici, aspirant premier secrétaire du PS et parvenu européen dans la bisbille nationale des strausskhaniens, au lieu de le donner à Sylvie Goulard (www.sylvie-goulard.eu), présidente du Mouvement Européen et hussarde européenne de la première heure à la pensée iconoclaste ? Pourquoi avantager le conformisme bas de plafond des cumulards aux européens exclusifs ? Pourquoi ne pas considérer que le peuple a besoin du meilleur pour comprendre, cassant ainsi la vision élitiste que le même peuple a de la machine UE ? Pourquoi ne pas refaire le match par un nouveau référendum afin de réussir cette fois un débat qui ne méritait pas sa médiocrité ?
Aujourd’hui, le traité est passé outre le peuple, par l’assemblée nationale, et a été ratifié à Madrid par tous (même les Anglais, ces eurosceptiques insulaires… c’est dire !). Passons à autre chose, donc. A ce comité des sages européens. Outre les médias, qui ont dénigré l’idée, la mise au conditionnel de Sarko (j’accepte un peu de Turquie si vous acceptez mon comité de sages) n’augure rien de bon, puisqu’il ne donne pas l’importance qu’il mérite à un comité décrit par les autres pays comme une faveur faite à la France.
Qu’est-ce que ce comité, finalement ? Dans l’absolu, ce n’est ni plus ni moins que la première tentative de l’Europe d’essayer de dire ce qu’elle veut faire de l’UE ! Depuis les pères fondateurs (et depuis Jacques Delors), aucune voix assez forte n’arrive à rendre compte de cet impératif indispensable à la construction d’une Europe autre qu’économique, c'est-à-dire autre qu’ouverte aux quatre vents d’une mondialisation qui l’a façonné – presque accidentellement – plus qu’elle ne s’est façonné elle-même (la meilleure preuve étant cet euro fort qu’on attendait tant et qui, subitement, nous embarrasse aujourd’hui sans que nous puissions vraiment y faire quoi que ce soit).
Elle vient sûrement trop tard, donc, puisque l’Europe politique n’a plus voix de cité aujourd’hui dans les pays européens. De la plus mauvaise des façons, puisqu’elle prend la forme d’une concession à un supposé caprice. Mais elle a le mérite d’être là. Et d’être dirigée par l'ancien président du gouvernement espagnol, Felipe Gonzalez : un bon signe, puisqu'il s'agit d'un véritable fédéraliste.
Un signe éloquent de la volonté de chacun des pays à œuvrer pour ou contre une Europe forte : le fait que le candidat « pro-Europe politique » ait été soutenu par des pays comme l'Espagne, le Portugal, la France, l'Allemagne et la Belgique, alors que Vaira Vike-Freiberga, à la vision moins "communautaire", était appuyée par le Royaume-Uni (mais aussi par les pays de l'Est et les Etats membres nordiques – sûrement, pour ces derniers, par tropisme géographique).
L'ex-présidente lettone a obtenu un lot de consolation, puisqu'elle sera vice-présidente du groupe, tout comme Jorma Ollila, le président du fabricant de téléphones portables Nokia. Les six autres membres seront désignés au Conseil européen de mars 2008 et le groupe remettra son rapport en juin 2010 pour ne pas perturber la ratification du nouveau traité.